La ville nouvelle du XXe siècle selon Perret

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C’est sur les ruines d’une ville fondée par François Ier qu’Auguste Perret  crée la première ville nouvelle du XXe siècle et valorise un matériau composite, le béton armé. Deux innovations majeures qui, après avoir été associées à l’idée de modernité, ont fini – à tort ou à raison – par incarner un urbanisme et une architecture sans âme.

Selon Auguste Perret, le béton a toutes les qualités pour surpasser la pierre : économiques, techniques et esthétiques.  Une supériorité qu’il veut prouver en recourant systématiquement au béton apparent pour reconstruire Le Havre, y compris pour des bâtiments publics aussi symboliques que l’hôtel de ville.

En matière d’urbanisme, le caractère innovant du Havre de Perret se révèle moins évident. Les nouveaux immeubles marquent une volonté de diminuer la densité urbaine et le nouveau centre ville ne compte que 35 000 habitants contre 46 000 avant la guerre (1). Le changement est donc significatif. Mais c’est le seul et il est peu probable que l’initiative en revienne à Perret. Pour le reste, il semble que l’architecte ait voulu inscrire sa ville nouvelle sous le signe du classiscisme et de la continuité urbaine, préférant les immeubles bas aux tours, reprenant les tracés des urbanistes du second empire, poussant jusqu’à l’extrême les conceptions hausmaniennes d’unité architecturale et de perspectives.

Ces choix font-ils de Perret un architecte dépassé ou un visionnaire incompris ? Difficile à dire.

Malgré son utilisation massive dans la construction, le béton n’est pas devenu ce matériau noble que Perret appelait de ses voeux mais, au contraire, le symbole d’une urbanisation excessive et agressive. Son origine industrielle n’y est sans doute pas étrangère. Sa dégradation au fil du temps, également. Car le béton vieillit mal. Pour reprendre la jolie expression de Cyrille Simonet, il ne ruine pas et, « en âge de décrépitude, il perd définitivement de son éclat » (2). Auguste Perret en avait-il le pressentiment ? Aucune de ses constructions havraises n’opte pour la solution du béton brut. Conformément à l’idée que s’en fait l’architecte, il est « éveillé », moulé, martelé, coloré, sablé, bouchardé, cisaillé, layé. Grâce à ce travail, les façades supportent remarquablement la pollution. Et le Havre a bien vieilli, contrairement à Chandigarh ou Brasilia. Mais curieusement, cette conception à la fois apparente et travaillée du béton, qui aurait pu assuré une meilleure acceptation de ce nouveau matériau, n’a pas fait école.

La mauvaise image du béton y contribue-t-elle ? Une cinquantaine d’année après son achèvement, la ville de Perret peine toujours à convaincre. A commencer par ses habitants. Selon Armant Frémont « les nostalgiques du vieux Havre sont de moins en moins nombreux, du fait de l’âge (…) Il n’empêche. On ne cesse de dire cette ville ‘froide’ (…) et mieux encore, ‘stalinienne’  » (3). L’inscription du Havre de Perret au Patrimoine mondial de l’Humanité en 2005 met sur le même plan une ville moderne et Versailles. Elle  suscite inévitablement la fierté ou l’indignation. Mais elle constitue aussi une reconnaissance internationale et une invitation à se pencher à nouveau sur la première ville nouvelle du XXe siècle.

Après la fascination longtemps exercée par Le Corbusier, la revanche de Perret ne fait peut être que commencer.

Franck Gintrand

Anté-clichés ©

(1) Auguste Perret – Karla Britton – Edition Phaïdon – 2003 – pp. 165-166

(2) Le béton, histoire d’un matériau – Cyrille Simonet – Ed. Parenthèses – 2005 – p. 191

(3) La mémoire d’un port, Le Havre – Armand Frémont – p. 163

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~ par artotec sur mars 5, 2009.